Au travail, on peut s'épanouir, parfois s'abîmer

1 septembre 2008
© Ouest France 2008.
Journal de consultation, la psychanalyste Marie Pezé décortique les souffrances qu'engendrent les nouvelles formes d'organisation du travail.
Marie Pezé.
Psychologue clinicienne, et psychanalyste. Elle a créé, à Nanterre, en 1997, la première consultation « Souffrance et travail », qu'elle dirige toujours. Elle reçoit 900 patients par an. Depuis, de nombreuses consultations similaires ont été ouvertes en France.
« Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés », c'est le titre de votre journal. Il décrit différentes situations de souffrance psychique ou physiologique rencontrées au cours de vos consultations, entre 1997 et 2008.
Une secrétaire de direction dont le patron, obsessionnel, exige qu'elle colle les timbres à 4 mm du bord de l'enveloppe ; un juriste, noyé par la charge de travail, qui tente de mettre fin à ses jours ; un employé communal harcelé par ses collègues ; une ouvrière au corps anéanti par les cadences de la chaîne, etc. Toutes les catégories professionnelles, tous les métiers sont concernés par les modifications de l'organisation du travail. Productivisme effréné, intensification des cadences et de la quantité de travail, management par la peur, la vérification... Des méthodes, souvent élaborées par des neurophysiologistes, qui se développent, s'intensifient. Ajoutez à cela, souvent, une défaillance de l'encadrement... Et, parfois, un silence collectif des collègues...
Oui, la solitude que l'on a délibérément organisée dans le travail a généré cette espèce de consentement passif qui fait qu'on laisse faire. En cause : la peur collective de perdre son emploi, tellement forte. Je me mets dans le tas, nous sommes tous concernés par ce silence.
Pour le travailleur, ces méthodes ont un coût psychique et organique considérable : troubles musculo-squelettiques, stress, dépression, suicide. Coût social également, épongé par la caisse d'assurance maladie. En plus, c'est contre-productif. Car ces salariés s'investiraient autant si on allait davantage sur le versant de la reconnaissance du travail, de la gratification.
Avec ces méthodes, vous dites qu'on « abîme la société ».
Oui, car on altère cet extraordinaire pacificateur social qu'est le travail. Je n'ai pas une vision angélique, je sais que le travail peut engendrer domination et servitude. Mais je crois aussi, profondément, que si nos pulsions ne trouvent pas d'exutoires gratifiants sur le plan social, à travers le travail, alors on a la violence. Pour caricaturer, il faut que le petit sadique puisse devenir un bon chirurgien, que le petit exhibitionniste puisse devenir un excellent acteur, que le petit voyeuriste qui regarde par les trous de serrure puisse devenir un très bon photographe.
Qui sont les personnes victimes de harcèlement ?
Pas les plus fragiles, pas les plus faibles. Mais les travailleurs les plus authentiques, les plus investis, les plus attachés au travail bien fait, dans les règles. Ils sont souvent le support de toute une équipe, mais les contradictions qui émergent de l'organisation du travail, la perte des solidarités, et le manque de moyens pour bien faire le travail finissent par les mettre à mal.
Comment la situation évolue-t-elle ?
Les organisations du travail mises en place sont de plus en plus efficaces dans la pression qu'elles exercent. On va de plus en plus loin dans le cadrage et la disciplinarisation des corps au travail.
Vous soignez des individus mais, à vous lire, on se dit que c'est tout un système qu'il faudrait soigner.
Face à de telles violences collectives, on a forcément un sentiment d'impuissance. Ce livre est une réponse. La première des préventions, c'est d'informer les futurs managers, les responsables de ressources humaines.
Quand on y est confronté, quoi faire ?
Ne pas tenter de tenir le coup, surtout sortir de la solitude et contacter médecin du travail ou médecin généraliste. Ou l'une de nos consultations (la liste sur atousanté.com). Quand on est témoin, ne pas laisser faire sans pour autant intervenir de façon frontale. Soutenir par derrière et dire « On va t'aider ». Une phrase magique.